Arnis à Luzon, Eskrima des Visayas et Kali de Mindanao

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Luzon resta longtemps indépendante et l’influence espagnole fut beaucoup moins forte face à une société plus organisée. Dans cette région l’Arnis se développa tout en gardant ses formes originelles mais en intégrant petit à petit des concepts plus modernes, plus proches du duel et moins centrés sur l’art des batailles. Le développement de Manila (Manille) en tant que capitale économique et politique du pays dans la période moderne entraîna de nombreux maîtres de Kali, Arnis et Eskrima à s’établir dans cette région. Ceci favorisera les influences et les échanges grâce à des confrontations fréquentes entre les maîtres, leurs écoles et les différents styles.

Arnis, Kali ou Eskrima ?

C’est certainement dans les provinces les plus reculées que nous trouvons des systèmes proches de leur forme guerrière d’origine. Il était bien plus facile de pratiquer l’Arnis dans les campagnes et les provinces reculées que dans les villes sous contrôle colonial. Il n’est pas surprenant de trouver les plus grands maîtres dans des provinces en dehors de Manila ou de Cebu. Pour exemple, la famille Mena a pu ainsi conserver et pratiquer son système d’arnis dans son village pendant plusieurs générations sans grande incursion des autorités coloniales.

Mindanao pour sa part, resta en dehors de toute influence coloniale ou contrôle central pendant toute la période hispanique et même la période américaine. Dans cette région, la structure sociale était ordonnée par une hiérarchie de sultans et chefs de tribu. Aujourd’hui encore, les troubles sociaux et politiques restent une constance dans les provinces du sud de Mindanao. Zambuanga, Tawi-tawi, Jolo et Basilan ainsi que la mer de Sulu restent sous l’influence d’une minorité musulmane hostile à toute ingérence du pouvoir central.

C’est donc tout naturellement que les formes de kali de cette région sont restées marquées par l’influence de l’islam dans leurs concepts philosophiques et leur lexique. L’influence des arts martiaux indonésiens est visible dans le vêtement mais aussi certaines formes corporelles. La continuité des échanges commerciaux et culturels avec l’Indonésie et la Malaisie, toutes deux musulmanes, est un facteur déterminant dans le développement du kali dans cette région. Par contre, cet isolement ne permit pas l’enrichissement des systèmes de combat mais plutôt une cristallisation dans des formes plus établies et moins sujettes à évoluer.

Les termes Arnis de Mano – armure de la main – par opposition à l’armure des conquistadors, datent de cette époque coloniale. Aujourd’hui, même si le Tagalog est la langue prédominante, de nombreuses techniques utilisent un lexique à base d’espagnol et à base d’anglais pour les plus modernes. Le professeur Patricio Mena, au début du vingtième siècle utilisait des termes espagnols alors que son fils, José Mena, traduisit le nom des techniques en anglais. Une traduction entraîne parfois une transformation des techniques elles-mêmes, comme ce fut le cas du cebuano (dialecte de l’île de Cebu) vers l’espagnol. Chaque traduction s’accompagne souvent d’une transformation du sens ou même d’une perte de ce que le mot sous-entend dans la culture de celui qui l’utilise.

Dans le cas de Master José Mena, son choix de l’anglais est révélateur de son engagement guerrier au coté des Américains pour défendre son pays et de sa fierté d’être un Philippin moderne affranchit de l’emprise des colons espagnols.

Comme expliqué plus haut dans ce texte, chaque langue véhicule un sens sur plusieurs niveaux. Si nous reprenons le sociologue Roland Barthes, nous pouvons identifier plusieurs niveaux de communication dans le langage. Il y a les mots, le sens attaché à chaque mot (ce que je dis) mais aussi le sens véhiculé par le mot lui-même (ce que le mot veut dire au-delà du sens premier). Dans ce cas, l’effet du mot sur les utilisateurs est d’autant plus fort qu’il apporte du sens sans que les personnes en soient conscientes.

C’est ainsi que la langue influence nos idées et nos conceptions. Cette influence (sous-jacente) de la langue sur une population fait que la survie de l’identité culturelle de ce peuple passe obligatoirement par la maîtrise de sa langue.

En traduisant moi-même les termes de mon maître vers le français, je risque d’en perdre parfois l’imagerie et donc la puissance. Par contre, la langue française, de part sa culture guerrière et son histoire est certainement propice à apporter des éléments constitutifs intéressant. Il y a donc une dynamique dans le mot qui dépasse souvent son utilisateur. Il m’arrive donc aussi d’utiliser des termes Tagalog car ils sont porteur d’une puissance émotionnelle différente dans leur rythme et leur son. En vérité je devrai utiliser le karayan (dialecte ancien toujours vivant à Ilo-ilo) pour garder l’esprit de mon maître et la culture de Ilo-Ilo.

Master José Mena
Master José Mena
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